ILDA

Que deviennent les corps après la mort ? Cette interrogation s’inscrit dans une série de recherches  menées depuis plusieurs années par Fabien Monsinjon et ayant pour fils conducteurs le temps, la trace, la disparition, les métamorphoses. Les mouches sont traditionnellement associées à la mort, à la décomposition des corps. Elles se reproduisent sur la pourriture et les excréments, transmettent de nombreuses maladies et semblent invincibles. Sans cesse bourdonnantes, elles poursuivent tous les êtres vivants. À peine chassées, elles reviennent les harceler. Dans le cycle du vivant, les mouches disloquent les corps. Puis elles sont mangées et permettent la croissance d’autres corps : oiseaux, araignées, grenouilles, poissons, libellules… qui nourriront à leur tour d’autres corps plus grands, et ainsi de suite jusqu’à nourrir les humains dont les corps seront peut-être un jour dévorés par les mouches.

« Je vais disposer ce tableau dans un endroit où il y aura une très grande quantité de mouches et c’est les déjections des mouches à certaines places qui feront surgir l’image  d’une façon presque photographique ». Salvador Dali, 1964.

Ilda a pour point de départ un ensemble d’entretiens donnés par Salvador Dali, au cours desquels il évoque sa fascination pour les mouches, pour leur vision panoramique, ainsi que le rôle qu’il envisage de leur faire jouer dans certaines de ses créations. Ilda, créé en 2019, associe images fixes et en mouvement, texte et sculpture : une photographie de 3×1,5 m composée en 50 images de format 30×30 cm, un film en stop motion d’1 minute et 46 secondes, un readymade en pvc sur socle métallique, une affiche typographique de 60 x 60 cm, accompagnée d’une loupe en plastique. La réalisation de cet ensemble a nécessité la mobilisation d’un essaim d’environ 3 millions de mouches.

« Au départ il y a un portrait photographique de Salvador Dali. J’en ai fait ressortir fortement la trame, puis j’ai injecté dans ce maillage de points, des centaines de mouches dont on ne peut identifier la présence qu’en se rapprochant de l’image ». Se rapprocher de l’image revient alors à se rapprocher de la mort et à constater le travail de nettoyage en cours. Les mouches qui permettent de former l’image sont aussi celles qui la dévorent et la feront disparaître en prenant leur envol.

La photographie panoramique marque un temps d’arrêt dans la décomposition en cours. Elle permet au spectateur de faire circuler son regard à la surface de l’image pour y détecter la présence des mouches, voire, pour les plus patients de les compter comme on compte les moutons avant de glisser doucement vers le sommeil. Le film d’une minute et quarante six secondes, permet de circuler différemment dans l’image. Son rythme saccadé cherche par moment à approcher, sans jamais l’atteindre, la fréquence de perception des mouches (200 images par seconde, soit plus de 8 fois celle d’un être humain).

Le film et la photographie sont accompagnés de deux autres pièces :

Le ready-made «filtre occulaire» propose un usage alternatif d’une arme létale. Une tapette en pvc de couleur rouge sang est installée sur un socle métallique de couleur noire. Si le manche de la tapette est plein, la surface de frappe, elle, est ajourée, faisant écho au tramé des images. Regarder le monde à travers cette tapette à mouches le fragmente sans en empêcher la perception, offrant une vision proche du pointillisme, une vision qui ne ferait pas de mal à une mouche.

Dans la sérigraphie «Est-ce que ces mouches tachent ?» le spectateur est invité à déchiffrer à la loupe un texte écrit en pattes de mouches. Mais de quelles taches est-il question ? De celles que provoquent sur les murs un usage conventionnel de la tapette ? Des déjections qu’espérait Dali pour révéler ses tableaux ?  D’un simple clin d’œil à ses moustaches ? À ce propos, en 2017, un médecin légiste chargé par la justice espagnole de faire un prélèvement de son ADN, 28 ans après sa mort, constata que ses moustaches avaient survécu. Pointées vers le haut, comme les aiguilles d’une montre, elles indiquaient 10h10.

Ilda s’inscrit également dans une longue tradition apparue en Italie à la moitié du Quattrocento. Dans «Vies», Vassari rapporte une légende selon laquelle Giotto, encore jeune, travaillant dans l’atelier de Cimabue, peignit un jour une mouche sur le nez d’un personnage. Elle paraissait si vraie que le maître tenta à plusieurs reprises de la chasser avec sa main,  jusqu’au moment où il comprit son illusion.